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A mon âge, je me cache encore pour fumer

Par Audrey Jean, le 3 février 2012 — 4 minutes de lecture

En 2009 Rayhana, dramaturge algérienne, est victime d’une agression en se rendant au théâtre pour la création de son spectacle « A mon âge, je me cache encore pour fumer ». Deux hommes tentent de l’immoler par le feu. L’équipe artistique de la pièce fait alors corps autour de son auteur. Deux ans après, le Théâtre 13 nous propose de redécouvrir ce texte jusqu’au 19 février. Cet épisode révoltant donne une idée précise de la subversivité de la pièce. On y découvre un portrait sans concessions des femmes algériennes et une analyse intransigeante de la violence qu’elles subissent.

Dans l’Alger des années 90, le hammam est un lieu privilégié pour les femmes, un havre de quiétude et de complicité. Neuf femmes aux destins contradictoires s’y retrouvent. Elles profitent de ces moments volés pour se confier sans tabous, et confronter leurs différences et leurs attentes.

La pièce commence par une scène d’un esthétisme poignant. Fatima la masseuse en chef du hammam fume avec délectation une cigarette. Le spectateur est bercé par une musique orientale, enivré par des senteurs exotiques et goûte ainsi à cet instant suspendu. L’arrivée de Myriam interrompt brutalement ce moment de paix. Elle est enceinte et son frère veut les égorger, elle et son bâtard. Avec effroi, nous basculons avec elles dans l’horreur de leur quotidien de femmes oppréssées.

Ce hammam devient par la force des choses le refuge de Myriam, Fatima guidée par sa haine des hommes choisissant de la protéger. Il en sera de même pour les autres femmes venues tour à tour se libérer de leurs peurs et de leurs doutes par la parole. Car au sein de ce lieu, on peut tout avouer. Echappant à la morale réprobatrice elles nous confient leurs secrets les plus intimes. On découvre la douleur de vivre avec un homme qu’on déteste, le traumatisme de perdre sa virginité à 10 ans mariée de force, les brûlures au vitriol pour punir les femmes trop émancipées.

Paradoxalement les moments de vérité crue sont ponctués de rires francs. Ces femmes sont avant tout d’une sincérité absolue et malgré les épreuves elles restent d’une fraîcheur saisissante. Elles passent du coq à l’âne avec dexterité, volubiles, insatiables de paroles, de débats. Et l’on transite avec elles d’une émotion à une autre. Les ruptures sont si brutales que l’atrocité des révélations en est exacerbée. Le spectateur éprouve alors cette sensation désagréable d’être pris en otage. Il n’y a pas d’échappatoire, nous devons entendre ce que ces femmes ont à dire, aussi terrible que cela peut être.

Fabian Chappuis met en valeur le talent incontestable de ses actrices dans une mise en scène sobre où le corps de la femme est roi. Il nous positionne en voyeur, spectateur impuissant des violences de notre monde. Mais malgré tout, ces femmes aiment. Elles aiment leurs enfants, l’Algérie leur patrie, la France comme une terre d’espoir et enfin elles aiment la liberté. Et c’est en faisant preuve de solidarité qu’elles pourront la toucher du doigt.

La pièce est servie avec maestria par neuf comédiennes bouleversantes. On decernera toutefois une mention spéciale à Linda Chaïb qui campe le personnage naïf et attachant de Samia. Un texte abrupt et puissant à découvrir d’urgence.

Audrey Jean

« A mon âge, je me cache encore pour fumer » de Rayhana
Mise en scène de Fabian Chappuis

Avec : Marie Augereau, Géraldine Azouélos, Paula Brunet Sancho, Linda Chaïb  ou Elisabeth Ventura, Rébecca Finet, Catherine Giron, Maria Laborit, Taïdir Ouazine et Rayhana.

Crédits photos : Bastien Capel                                                                                                                                             

Du 10 Janvier au 19 Février 2012
Le mardi, jeudi et samedi à 19h30, le mercredi et vendredi à 20h30, et le dimanche à 15h30

Théâtre 13 / Seine

30 rue du Chevaleret 
75013 Paris 

réservations 01 45 88 62 22

www.theatre13.com 

 
 
 
 
 

Audrey Jean