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Entretien avec Benjamin Boyer et Marine Montaut : L’empathie pour accepter la différence !

Par Laurent Schteiner, le 24 juin 2021 — benjamin boyer, eric verdin, l'un est l'autre, marine montaut — 8 minutes de lecture

Benjamin Boyer & Marine Montaut, mari et femme à la ville comme à la scène nous ont livré un entretien passionnant sur leur dernier spectacle que nous avons pu découvrir au Phénix Festival. Ils seront présents au Festival Off d’Avignon  au théâtre Girasole du 7 au 31 juillet à 18h15.

Quelle est la genèse du projet ?

 Marine Montaut : Une lecture un peu par hasard d’un auteur Régis de Sà Moreira avec un premier livre, Le libraire, (j’ai toujours rêvé d’être libraire). Par hasard, au salon du livre quelques années après avoir lu ce livre, j’ai rencontré l’auteur. Du coup j’ai acheté tous ses livres dont 2 d’entre eux me paraissaient tout indiqué pour une adaptation théâtrale ! On a choisi Mari et femme. Benjamin a été rapidement conquis. Et l’année suivante, nous sommes retournés au salon du livre pour retrouver Régis pour lui demander les droits d’adaptation. Il a accepté immédiatement.
Benjamin Boyer : Cependant, il n’a pas voulu participer à l’adaptation partant du principe qu’il s’agissait de notre projet. Mais nous l’avons tenu informé constamment de l’évolution de l’écriture.

Ce projet a-t-il créé des réticences ou résistances en vous ?

B.B_ On s’est posé beaucoup de questions. Ça a pris beaucoup de temps car on a mis près de 3 ans avec Eric Verdin avec des réunions de travail régulières.
M.M_ On a mis du temps à accoucher de ce texte parce c’était très complexe. Ce n’étaient pas tant des réticences que des ralentis. Le texte était très complexe.
B.B_ Il fallait poser de façon très graduelle pour comprendre les ressorts de ce qu’on mettait en place.
M.M_ Il y a 2 temps : celui de l’adaptation et celui du plateau. Le temps de l’adaptation a été très long et complexe et même parfois douloureux. On a dû couper beaucoup de choses et en même temps en réécrire de nouvelles. Beaucoup de questions se posaient. Au plateau, nous ne voulions pas tomber dans des caricatures ou des postures. On a beaucoup travaillé en s’observant l’un l’autre. Par exemple, en essayant de récupérer nos démarches sans être sur les stéréotypes culturellement genrés mais plutôt en essayant d’aller à la rencontre vraiment vers la personne qu’on était l’un et l’autre. Pour nous, dans la pièce la question du genre devient accessoire. C’est vraiment la rencontre de l’autre ou comment j’incarne quelqu’un de façon authentique sans l’être, donc c’est très compliqué au départ.

Comment Eric Verdin vous a dirigé ?

B.B_ On a adapté le livre de Régis ensemble durant les 3 années qui ont précédé le travail. On a beaucoup parlé de la scénographie et des codes. Au plateau, c était l’inconnue totale !  On avait élaboré une mayonnaise et on était curieux de savoir si cela allait prendre au plateau.

copyright Laurent Schteiner

Quels sont les problèmes qui ont surgi ?

M.M_  Pour nous, tant que cette pièce n’était pas jouée, elle demeurait incompréhensible. En lecture, ça ne fonctionnait pas . Il fallait travailler sur l’incarnation des personnages et on est passé très vite au plateau pour pouvoir le faire.
B.B_ Quand on a fait lire le texte a 2 ou 3 personnes, ils n arrivaient pas à aller au bout car la gymnastique de l’esprit était trop complexe. Mais l’idée maitresse est d’imposer au spectateur une démarche active sans jamais le perdre.

M.M_ Et lui faire confiance qu’il va faire son chemin après.
B.B_ Comme on parle d’altérité d’empathie ce n’est pas quelque chose qu’on peut raconter. L’empathie est une démarche. Il faut aller vers l’autre et donc on impose un peu cette démarche au public.

M.M_ Il y a ce désir que le spectateur s’interroge. Mais qu’en revanche, on ne lui donne pas toutes les réponses. Pour moi le théâtre fait bouger les gens. Je pense que ce projet permet de le faire.
B.B_ Ce n’est pas seulement une histoire qu’on leur propose mais une histoire qu’ils vont se fabriquer.

Pourquoi n’avez-vous pas été plus loin dans le corporel ? J’ajoute que le corps prenant la mesure des choses sur l’esprit crée un bouleversement psychique.

M.M_ On a choisi de suivre ce que proposait le roman. Pour Régis, l’homme dans le corps de la femme demeure le même. Le fait d’habiter un autre corps va le faire un peu changer peu à peu. Il sera moins renfermé. Il va s’ouvrir aux autres et arrêter d’écrire alors que c’était toute sa vie.
B.B_ Pour raconter cette histoire, on dispose de ces premiers moments de perdition. Et  il y a ensuite une nécessité de se réorganiser pour l’un comme pour l’autre pour ne pas sombrer.

L’idée est de compléter cette proposition …

M.M_ Ce que dit Laurent, est peut-être que l’une des pistes d’exploration consiste à voir comment ce changement de corps affecte encore plus la personne.
B.B_ C’est vrai que ce n’est pas traité dans le roman. On aurait pu aller vers cela.
M.M_ La manière dont nous l’avons vécu dans le travail pour répondre à votre question, c’est un peu une évolution de goût :  lui dans son corps à lui à l’origine, c’est quelqu’un d’un peu apathique et qui découvre dans un nouveau corps une énergie qui n est pas du tout la même et en même temps il n’a pas envie de se laisser aller dans cette énergie-là. Ca crée quelque chose de nouveau qui n’existait ni dans l’un ni dans l’autre. Mais je reconnais que c’est assez subtil. A jouer cette subtilité la il y a des choses moins lisibles. Ce fut le choix d’Eric. Mais cette question est intéressante et constitue des pistes à explorer pour exister davantage corporellement.

Quel est ce parti pris de mes d’une scénographie délimitant l’espace intime et le monde extérieur ?

B.B_ L’idée de départ est de raconter l’espace intime des personnages. On a eu l’idée d’une salle de bain où tout s y passerait. Ca s’est imposé à nous de façon évidente. A l’exception du moment ou les choses vont s’inverser et on a ajouté ce drap pour signifier ce lit.
M.M_  De plus une aventure comme celle-ci amènerait chacun d’entre nous a passer un temps fou à se regarder dans une glace.

Pensez-vous que le problème de l’identité intime dans ce projet constitue le prolongement d’une problématique sociétale ?

M.M_  On est tendu par les polarisations qu’on sent dans notre société aujourd’hui…
B.B_…ça nous inquiète beaucoup…
M.M_ On est convaincu que le moyen de dépasser ça pour vivre en société est de comprendre l’autre même s’il est très différent. C’est un gros travail, c’est-à-dire être capable de s’oublier afin de comprendre l’autre. Et dans la pièce, ils vont être obligés de le faire alors qu’au départ c’était fini entre eux. Je n’ai pas la solution moi-même. Je suis confronté parfois à des gens que je n’arrive pas à comprendre ou à dialoguer mais j’ai envie de croire en l’humanité.
B.B_ je dirais que si il y a un message subliminal dans cette pièce, ce serait de faire l’effort de comprendre d’écouter l’autre….
M.M_ …tout en essayant de se départir des étiquettes que l’on peut mettre sur les personnes et les choses. Dans cette histoire, ce qui important n’est pas de savoir si on est dans un corps d’un homme ou d’une femme, c’est travailler sur l’acceptation de ce que l’on est et prendre le temps de connaitre les autres même si c’est compliqué et douloureux.
B.B_ Je dirais que le mot clé est l’empathie. C’est une démarche nécessaire pour connaitre l’autre afin se construire plus durablement et intelligemment que si on ne fait que se regarder.

Propos recueillis par Laurent Schteiner      

 

Laurent Schteiner

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