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Théâtre : Bobby Fischer vit à Pasadena de Lars Noren

Par Laurent Schteiner, le 17 octobre 2013 — bobby Fisher vit a Pasadena, lars noren, Théatre de la tempête — 5 minutes de lecture

L’univers Lars Norén constitue en soi un monde à part où les certitudes des personnages finissent toujours par s’effacer. Il en est ainsi pour Bobby Fischer vit à Pasadena. Lars Norén nous présente le portrait d’une famille au vitriol au bord de l’explosion. Cette œuvre bouleversante nous touche au plus profond de nous-mêmes tant ses personnages que dépeint Lars Norén sont des êtres écorchés-vifs au bord du gouffre. Cette pièce est une mine d’émotions qui nous balaye de bout en bout pour notre plus grand plaisir !

 La famille est un thème de prédilection chez Lars Norén. Cette fois, il choisit de nous présenter une famille marquée par le destin. En famille, Ellen, la fille adulte de Gunnel et de Carl, a décidé de se suicider le lendemain jour anniversaire de la mort de sa petite fille décédée trois années auparavant. Alcoolique depuis longtemps, elle n’a jamais pu surmonter cette épreuve. Ses parents ont préféré effacer cette tragédie de leur vie. Son frère Tomas, de son côté sort d’un long séjour en hôpital psychiatrique.

Bobby

Comme à son habitude, Lars Norén nous livre des personnages très marqués affichant une personnalité complexe. Gunnel, la mère se culpabilise de l’état de santé de son fils Tomas pour lequel elle estime avoir failli. A travers une fausse fragilité, elle représente une mère envahissante qui écrase ses enfants à l’autel de son égotisme. Une femme forte qui étouffe sa cellule familiale, uniquement intéressée par ses propres ressentis. Thomas, le fils « fragile » en butte avec ses parents, tente de leur résister mais se soumet à l’autorité perverse et insidieuse de sa mère. Carl, homme soumis constitue une oreille permettant à Ellen de se confier, de raconter son deuil, son divorce et sa descente aux enfers. L’irréversibilité des dégâts causés par Gunnel à sa fille sont tels que la seule issue pour elle ne peut s’avérer que fatale.

Le public placé astucieusement de plain-pied tout autour de la scène devient non plus le spectateur mais le voyeur de ce naufrage familial. Philippe Baronnet a conçu une mise en scène alerte où nous voyons ces personnages évoluer, l’espace d’une nuit, dans leur appartement. On pourrait imaginer figer les personnages sur une toile à la manière d’Edward Hooper tant leur sincérité est criante. Camille de Sablet joue Ellen avec une présence scénique époustouflante. Elle vit son personnage de telle façon qu’on se prend à trembler pour elle. Elya Birman est proprement stupéfiant en fils autiste qui tente de surnager dans un entrelacs de ressentiments. Nine de Montal qui incarne la mère, Gunnel est prodigieuse jouant sur toutes les facettes de sa personnalité complexe. Enfin, saluons également Samuel Churin qui nous offre un mari effacé, résigné mais égoïste essayant de survivre dans cette histoire. Soulignons également l’écriture de Noren avec laquelle joue Philippe Baronnet ;  une musique de mots qui rappelle une forme d’écholalie qui s’affirme au fil des dialogues.

Cette œuvre forte est marquante à plus d’un titre. Lars Norén n’a pas son pareil pour jouer avec les nerfs des lecteurs ou des spectateurs. Alors que l’on croit qu’un début de crise s’amorce, une digression mineure intervient noyant ainsi le conflit naissant. A l’inverse, les crises interviennent de façon inopinée, surprenant le public et le laissant dans cette tension générée par les réflexions des protagonistes de cette pièce. Une œuvre remarquable à ne rater sous aucun prétexte.

 « Gunnel – Ne va pas t’imaginer que tu peux, comme une sorte d’État Palestinien, proclamer ton indépendance sans que nous ayons à la ratifier ? Tu te trompes. Tu fais partie de cette famille, tant que nous existons !

Ellen – Ah oui ? Comment ça ? Je peux très bien partir si je veux.

Gunnel – Tu entends ce que je dis. ici, c’est pas un club, ni une réunion politique, qu’on peut quitter quand on veut. Ici, c’est une famille, et nous faisons cause commune ! »
 

Laurent Schteiner

Bobby Fischer vit à Pasadena de Lars Norén

Texte français d’Amélie Berg

Mise en scène de Philippe Baronnet

Avec Elya Birman, Camille de Sablet, Nine de Montal et Samuel Churin

  • Scénographie : Estelle Gautier
  • Lumières : Guillaume Granval
  • Son : Cyrille Lebourgeois
  • Costumes : Carmen Bagoe
  • Maquillages : François Chaumayrac
  • Régie : Lucas Delachaux, Quentin Dumay
    Photos © Jean-Marc Lobbé

Théâtre de la Tempête
Cartoucherie
Route-du-Champ-de-Manoeuvre
75012 Paris
www.la-tempete.fr
Jusqu’au 27 octobre 2013

L’Arche éditeur
86 rue Bonaparte
75006 Paris
www.arche-editeur.com

Laurent Schteiner