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Théâtre : Entretien avec Vanessa Bettane & Sephora Haymann, une création nourrie par les fantasmes

Par Laurent Schteiner, le 1 avril 2021 — Et leurs cerveaux qui dansent, Sephora Haymann, Vanessa Bettane — 14 minutes de lecture

Vanessa Bettane et Spehora Haymann reviennent sur leur dernier spectacle « Et leurs cerveaux qui dansent », un 3e acte qui raconte le parcours de deux femmes qui doivent faire face à la différence de leurs enfants, porteurs de troubles neurologiques. A travers leurs questionnements, elles explorent la notion de normes sociétales dont la rigidité ne s’applique pas à ces enfants. Par leurs voix, elles nous proposent un mode inattendu et déstabilisant. Découvrez cet entretien avec ces comédiennes rares et attachantes.

Quelle est La genèse de ce projet ?

Vanessa Bettane : Nous avions commencé par deux autres créations. A Better me, monté en 2015 qui parlait de l’émancipation de la figure féminine à travers Sylvia Plath et Marylin Monroe. En fait, nous parlions de nos propres vies, notamment, comment rester debout quand on est femme, mère et artiste. Ensuite, on a travaillé sur l’exil, Maintenant que nous sommes debout, en fait la 2e génération. Il se trouve que la maman de Sephora et mon père viennent de pays tels que le Maroc et l’Algérie, des pays qu’on ne connait pas. Nous sommes allées interroger notre histoire à trous pour essayer de tirer un fil. On finissait le spectacle avec la voix de nos enfants. Nous nous sommes alors posées la question si les histoires à trous ne créaient pas des cerveaux à trous ! Nos deux enfants ayant des spécificités neurologiques, il nous semblait évident de travailler là-dessus.

Sephora Haymann : Plus on avance et plus on travaille avec un matériau qui parle de nous. Le premier spectacle parlait de nous  de façon plus voilée et plus nous avançons et plus nous nous mettons au centre de notre propos.  Ce qui nous intéresse, c’est de parler de nous au travers du prisme d’une expérience vécue. On pense qu’elle est partageable. L’idée est de partir du petit pour rayonner. On a travaillé sur le collectif et le général. Ce que vient de raconter Vanessa est logique mais c’est surtout ce qui nous traverse au plus fort. Nous terminions notre premier spectacle debout. Et lorsqu’il a fallu écrire un petit pitch pour la création du suivant on s’est dit « bon on est debout » et le titre est venu comme ça.  Ce que vivait Vanessa faisait écho en moi, même si je ressentais d’autres choses. On a des manières de vivre les choses très différemment.  Nous sommes complémentaires comme vous avez pu le voir dans le spectacle. Ce sont ces similitudes et ces différences qui font qu’on travaille sur un aspect et qu’on essaye d’en recouvrir tous les autres afin de leur donner un sens.

Ce spectacle est témoignage ou la dénonciation d’une société malade de ses préjugés ?

V.B. : Dénonciation je dirais que le terme est un peu fort parce qu’on rentre dans une fiction folle, c’est au spectateur de faire son chemin.

S.H. : Pour moi les deux sont liés. On a fait des constats que nos enfants, avec leurs différences nous ont amené à voir des choses dont nous n’avions pas conscience car nous n’avions pas été confrontées à cela. Il faut le voir, en parler et constater les conséquences sur nous. Le témoignage ne va pas sans le constat de cette société malade. C ‘est ce que l’on pointe du doigt. Aujourd’hui on reçoit des injonctions. L’enjeu est de déconstruire nos rouages, notre part d’individualité et de singularité étant très restreinte dans le cadre qui nous est donné. Ce cadre de vie, où sont censés vivre nos enfants, est rythmé par les horaires (école, cantine, bien se comporter de telle heure à telle heure en restant assis sur leur chaise). Ce cadre-là est tenable pour très peu. Est-il acceptable et viable ? Comment peut-on interroger ce qui est bon ou non tant que l’on s’y conforme. Mais si on a un être qui dit ne pas pouvoir s’y conformer (car il n’en a pas envie  ou n’en n’est pas capable), alors forcément on s’interroge sur ce cadre ? Parce que nous, nous ne vivons pas ça, cette situation que nous décrivons dans le spectacle. Vanessa et moi nous n’avons pas de troubles neurologiques. Je parle en mon nom dans le spectacle. Le cadre sociétal n’a jamais été un problème pour moi, je me suis toujours fondu avec beaucoup de facilité et d’adaptabilité et de bonne volonté. Ce qui n’est pas le cas pour nos enfants au sens large. On se dit jusqu’où on va aller. Le fait même de l’existence de mon fils ne suffit-il pas à démontrer la déviance d’un système. Prenons la parabole de Spitzberg qu’on raconte dans le spectacle : l’espace vide autour des poissons est absurde. C’est un espace qu’on ne peut appréhender. Pourtant il existe. Que fait-on alors ?

Constater les choses revient à la dénoncer.

S.H. : Le mouvement premier est le témoignage. On parle de nous, plus précisément de notre expérience. De ce témoignage on peut en tirer une pensée globale sur la vision que nous avons dans le monde dans lequel nous vivons au sens large pas seulement sur les différences mais sur toutes stigmatisations idéologiques qu’on nous donne et sur ce qu’on est censé éprouver.

V.B. : En travaillant sur ce sujet, on s’aperçoit que chaque parent est confronté à ça. On reçoit des témoignages d’autres parents allant dans ce sens. Contrairement au fils de Sephora, je me rends compte lors d’une réunion avec l’école de ma fille qu’elle est vraiment dans le cadre. Ce qui est amusant. Je vois à quel point ça la rassure.

S.H. : Mon fils n’a rien à faire du cadre. Y être ou non ne lui apporte aucune satisfaction. Il y a des enfants qui en souffrent énormément. Il y a autant de possibilités d’être neuro-atypique ou HP (Haut Potentiel) que de façons de vivre. La question n’est pas de savoir comment nos enfants le vivent mais de nous comment nous le vivons.

La différence entre vos enfants vous ont conduit à écrire une partition personnelle et différenciée. Comment avez-vous construit vos narrations ?

S.H. : On a construit la dramaturgie globale. Nos spectacles sont toujours des moments qui s’enchainent, qui découlent les uns des autres, dans une logique hyper aboutie et pensée. Il n y a pas un début, un milieu, une fin  au sens narratif du terme. En revanche, il y a une relation croisée dans le rapport entre Vanessa et moi, c’est à dire du point de vue de nos positionnements qui se complètent l’un l’autre et surtout comment ils se mettent en valeur. Il n y a pas un positionnement. Si j’étais seule ou Vanessa seule , par exemple, ca ne marcherait pas. Il n’est intéressant que par le parcours mis en lumière par celui de Vanessa. Toute seule, j’aurais raconté des choses très différemment. Ce qu’on met en valeur ce sont nos positionnements qui sont issus du réel, de nos caractères, de nos réactions face à un événement particulier. A partir de là il y a des choses qui arrivent. On écrit chacune dans notre coin, on se confronte, on écrit aussi beaucoup ensemble. Je pense que ce qui fait l’écriture de nos spectacles, sa spécificité, sa singularité, c’est la structure, l’agencement plus que le contenu de chaque chose. Ensuite, on constate  sa résonnance.

V.B. : On est très perméable quand on est en création. On est en éveil sur tout. Un film, un documentaire, un événement dans la rue. N importe quoi qui pourrait nourrir la narration. On ne cesse d’interroger la structure. Quand on a commencé à travailler,  j ai dit a Sephora : « ce qui est sûr, c est que je ne dirais rien ». Je me suis dit que faire un tel spectacle devenait très problématique. Mais c’est ce qui a fait aussi la couleur de ce spectacle, en proposant des positionnements différents par rapport à la question de la différence. L’une s’exprime, pas l’autre. C’est ce qui a fait notre crédibilité.

S.H. :  Mais il ne faut pas que cela ne devienne pas un rouage essentiel du spectacle. Ce n est pas le sujet du spectacle. L’idée n’est pas de travailler sur la question du voyeurisme. Le fait qu’elle n’ait pas envie d’en parler implique  paradoxalement que l’on ne fait qu’en parler. Il en est de même de la question du trouble visible et invisible.

Pourquoi éclairer ce spectacle de définitions simples sur une sémantique entretenue par notre société ?

S.H. :  La définition de « normal » vient d’une philosophe du début du siècle qui met en lumière l’absurdité de ce qu’on pense être la normalité. L’être normal n’existe pas. Quelle est la définition de la normalité ? C’est une synthèse entre un concept statistique et un concept général. Personne n’est complètement là-dedans. Aussi la définition du monstre tient du fantasme de la maman : « mon enfant handicapé n’est pas un enfant normal, c’est un enfant monstrueux il va être pointé du doigt.  » Le monstre a deux faces. Celui qu’on montre, c’est celui qui a une singularité remarquable. Quelqu’un qui n’est pas dans la norme. Quelqu’un qui n’est pas dans la norme, c’est à double tranchant. Tout dépend comment on choisit de regarder les choses.

Vous avez agrémenté votre spectacle d’un fil rouge « la meilleure maman ». Quel en est l’objet ?

S.H. : C’est tiré d’un fait réel. Un fait divers arrivé aux Etats-Unis : une maman avait inventé la maladie de sa fille atteinte du syndrome de Münchhausen par procuration. La fille a fini par faire tuer sa mère. Elle a gagné le prix de l’enfant de l’année.  Une partie du discours prononcé lors de cette remise de prix est ce que je reprend dans ma prise de parole lorsque je reçois le prix de la meilleure maman de l’année dans le spectacle. On se demande aussi quel est ce monde où l’on est mis systématiquement en concurrence ! Qu’est-ce qu’une bonne mère ?

V.B. : Il était intéressant pour nous de travailler sur tous les jeux de téléréalité atroces qui suscitent une concurrence immonde entre les gens. Pour nous, c’était la quintessence de cette société dans ce qu’elle a de plus fou : dire qu’il existe un prix de l’enfant de l’année alors que cette maladie a été créée par sa mère !  La pauvre est en fauteuil roulant et sa vie est complètement gâchée. On touche là les limites de la folie. On a créé, en effet, un fil rouge qui permet de jalonner le spectacle mais sur « la meilleure maman ». Sephora remet son titre en jeu, je veux jouer également. Nous créons ainsi une fiction comique que nous égrenons tout au long du spectacle. Ce qu’on cherche, c’est forcer le rire dans une époque pas très drôle. Ca nous intéresse car c’est cathartique.

Quelle est la place de l’onirisme dans ce spectacle ? et pourquoi ?

S.H. : quand on navigue avec la question du fantasme on en vient à la question du conte, de l’enfance et de l’onirisme. Il y a tout un espace quand on pense à nos enfants. Il y a un lien avec raconter des histoires, créer des modèles qui permettent aux enfants de se projeter, de s’identifier, on a eu aussi cette volonté comment on raconte, comment on pourrait transformer, comment on arrive à esthétiser. Et ce, dans la langue et dans l’espace contribuant à un rapport au réel très brut et qui représente notre expérience de mère. Forcément sur un plateau de théâtre, ca nous permet de prendre des distances et toucher autrement.

V.B. : La part de l’onirisme vient aussi avec la musique qui crée une ambiance sur le plateau.

Je me suis posé la question si en gommant les frontières entre la réalité et l’onirisme, vous ne vouliez pas tordre le cou aux idées cadrées de la société ?

S.H. : Oui c’est assez juste. C’est aussi une conséquence. On part d’un constat, d’une réalité. Quelle conséquence a-t-elle sur notre intériorité, sur nos projections, sur nos délires, nos rêves, nos ambitions et même sur une forme de nostalgie. Ca modifie notre paysage interne et externe. On a essayé de mettre en scène cet espace mental là. En fait, il y a une nouvelle réalité qui se met en œuvre avec des désirs, donc des nouveaux fantasmes, des nouvelles idées, de nouvelles images, de nouvelles fictions, de nouvelles histoires, un nouveau rapport à son enfant. Pour Vanessa et moi il s’agit de notre enfant, de notre seul enfant. Nous n’avions pas d’autre référence. Cet espace interne a un lien politique. Tout notre théâtre est politique. Cet onirisme a donc un impact sur la vision du monde. C’est une façon de parler du monde en le détournant un peu en donnant des images et des clés.

V.B. : C est aussi une façon d’en passer par là pour se faire mieux entendre. On a construit des images et on nous a dit qu’il y avait une forme de douceur qui nous avait échappé. Ca s’est structuré comme ça.

Effectivement on est touché dans ce spectacle par ces choses qui vous échappent. On est dans le domaine de l’invisible, du subliminal.

Quel aurait été votre calendrier idéal concernant ce spectacle ?

S.H. : Notre calendrier idéal aurait été initialement en 2019/2020 et non 2020/2021. Mais 2019/2020 aurait été aussi une catastrophe. On n’a pas créé comme ca parce que les temps de production sont longs,  se faire repérer prend également du temps mais aussi parce qu’on fait un théâtre qui rentre moins dans les cases que certains. Du coup il faut prendre en considération que notre artisanat et notre fragilité sont volontaires.

V.B. : L’important est de faire comprendre aux institutions qu’on peut faire du théâtre en parlant de l’intime. Parler de l’intime dans un dossier de presse est compliqué car on ne dispose pas encore de la matière. Il y a toujours un hiatus entre le moment où on crée le dossier et le moment de la scène. Avec le temps ce frottement s’amenuise car on nous connait et on nous fait confiance. Nous avons eu 4 dates avec les pros sur les 12 prévues initialement. Le constat est triste. Maintenant, on a vraiment hâte de jouer devant un public.

Propos recueillis par Laurent Schteiner

 

 

 

Laurent Schteiner

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