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Théâtre : Homme pour Homme

Par Audrey Jean, le 3 février 2014 — brecht, Homme pour Homme, La Tempête — 3 minutes de lecture

Qu’est ce qui fait l’essence d’un homme ? Clément Poirée tente de répondre à cette question existentielle en portant à la scène une pièce de jeunesse de Bertol Brecht « Homme pour Homme ». Actuellement à l’affiche du Théâtre de la Tempête cette intrigue multiple soutenue par une scénographie inventive ressemble à s’y méprendre à un laboratoire d’expérimentation où le cobaye serait l’être humain. Malgré quelques longueurs le regard incisif et grinçant de Brecht sur la société continue de nous séduire et de nous fasciner. 

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Comme toujours chez Brecht les personnages sont nombreux et variés, leurs destinées se chevauchant en permanence dans un labyrinthe ludique. « Homme pour Homme » en est un exemple intéressant d’autant plus qu’il s’agit d’une de ses premières pièces. On en ressent d’ailleurs les imprécisions et il est regrettable que cette adaptation n’ait pas bénéficié de quelques coupes de texte. Ici Galy Gay est un docker tout ce qu’il y a de plus honnête. Parti en quête d’un poisson pour le dîner il se retrouve le jouet naïf de trois soldats. Eux-mêmes sont enfermés dans un tourbillon infernal depuis qu’ils ont attaqué un temple . En effet l’un des leurs a mystérieusement disparu depuis lors et ils doivent absolument le remplacer pour l’appel sous peine de sanctions sévères. Ils vont donc proposer à Galy Gay de devenir progressivement le soldat Jeraiah Jip. Ce qui était au départ une farce provisoire s’immisce de plus en plus dans l’esprit de Galy Gay jusqu’à ce qu’il doute lui-même de sa véritable identité. 

On retrouve dans cette comédie burlesque les prémices du questionnement sous-jacent dans « Le Cercle de craie caucasien » œuvre emblématique de Brecht. Qu’est ce qui définit notre identité propre ? Est-ce la naissance ou l’éducation ? De même si l’on enlève le nom d’un individu devient-il un autre ? Autant de réflexions sur lesquelles Brecht se penche en faisant une expérience sur ce pauvre Galy Gay. Mais contrairement aux apparences ce dernier n’est peut-être pas uniquement une victime innocente. Dans une société dominée par l’illusion c’est lui et lui seul qui fait le choix de sa transformation. Il y gagne en assurance et en caractère, faisant table rase du faible Galy Gay pour devenir le mercenaire Jeraiah Jip. Ce que tente de nous dire Brecht ici c’est que nous sommes multiples et nous devons nous accommoder de ce changement d’état perpétuel et infini. Clément Poirée s’approprie la fable remarquablement, il inscrit ce laboratoire dans un décor d’usine, métaphore évidente de la construction de l’identité. Il disperse ça et là quelques éléments discordants, surréalistes à l’image du personnage de la veuve Begbick pour installer une forme de folie féroce et jubilatoire. Comme dit précédemment on regrettera, malgré l’interprétation brillante de l’équipe, les longueurs qui altèrent le rythme de la pièce. Les interventions pétillantes de Laure Calamy réussissent heureusement à dynamiser régulièrement l’ensemble. Un travail somme toute à découvrir ! 

Audrey Jean 

« Homme pour Homme » de Bertol Brecht 

Mise en scène de Clément Poirée 

Avec Bruno Blairet, Laure Calamy, Thibaut Corrion, Eddie Chignara, Pierre Giafferi, Anthony Paliotti, Patrick Paroux et Benjamin Wangermée

Jusqu’au 16 Février 

Du mardi au samedi à 20H
Le dimanche à 16h 

Théâtre de la Tempête 

Cartoucherie, Route du Champ-de-Manœuvre
75012 Paris 

Audrey Jean