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Théâtre : Jacques Vincey s'empare du texte de Gombrowicz "Yvonne, princesse de Bourgogne"

Par Audrey Jean, le 25 novembre 2014 — Gombrowicz, Jacques Vincey, princesse de Bourgogne, Théâtre 71, Yvonne — 4 minutes de lecture

Jacques Vincey nous offre une mise en scène haute en couleurs du texte cruel de Witold Gombrowicz « Yvonne, princesse de Bourgogne ». A l’affiche du Théâtre de Malakoff jusqu’au 30 Novembre ce spectacle donne à voir une micro-société monstrueuse, véritable miroir déformant de nos pulsions les plus inavouables. Jubilatoire ! 

YVONNE, PRINCESSE DE BOURGOGNE

Dans un royaume policé, où le culte du corps et de l’apparence est primordial comme le démontre l’ouverture du spectacle, Le prince Philippe s’ennuie ferme. Au détour d’une promenade il rencontre Yvonne jeune fille insipide et mutique, étrangement cette entrevue va déchainer chez lui des sentiments nouveaux. Non, pas de l’amour, ni même de l’empathie, tout au contraire Yvonne provoque en lui un agacement sans fin, une répulsion des plus violentes. Par esprit de contradiction et pour aller au bout d’une logique de provocation le prince décide alors de l’épouser et introduit son apathique fiancée à la cour. La seule présence de la jeune fille suffira à faire naître chez chacun des membres du royaume une haine farouche, et ces monstres en puissance feront converger leurs forces pour anéantir celle qui les dérange. 

« Vous savez, quand on vous voit, il vous vient des envies…des envies de se servir de vous : vous tenir en laisse par exemple et vous botter le train, ou vous piquer avec une aiguille, ou vous singer. (…) Oui, il existe des êtres qui semblent faits pour irriter, exciter, rendre fou ! »

Elle a l’air outrancière cette cour, une société extrémiste dans ses comportements, surréaliste donc par ses personnages absurdes et grotesques. Mais l’est-elle vraiment ? ou se situe-elle juste un cran au dessus de la notre sur l’échelle de la monstruosité ? Witold Gombrowicz dépeint avec ce texte truculent une micro-société artificielle et stérile, dérangée par l’apparition d’une jeune fille qui ne rentre pas dans le moule. Elle est réelle Yvonne et elle va par sa normalité agir comme un révélateur, un déclencheur des pulsions les plus noires. Elle ne fait pourtant rien, ne dit pas plus que quelques phrases mais c’est elle, son apparence, sa personnalité qui centralise toute la violence de ce microcosme corseté par la bienséance. Le parti pris de Jacques Vincey, à savoir retirer toute possibilité d’entrer en empathie avec Yvonne, fonctionne immédiatement puisque le spectateur lui-même se surprend à vouloir secouer la jeune fille. Elle ne nous touche pas une seconde, malgré son statut de victime évident, elle nous agace même par son manque de volonté à se défendre, et l’envie de voir les autres en découdre avec elle grandit progressivement dans le public. Dérangeant, n’est-ce pas ? Ca l’est d’autant plus que cette mise à mort programmée prend ses marques dans une ambiance très bon enfant, comme un jeu extrêmement drôle au départ qui aurait mal tourné, un peu. Juste un peu.  Car finalement la mort d’Yvonne, ce personnage empoté et fade, ça nous soulage, c’est terrifiant mais c’est comme ça, on s’en remet très vite à l’image du prince Philippe et de ses pairs. Dans une ascension jubilatoire de violence, la pièce de Gombrowicz agit en miroir révélant une société malade qui n’hésite pas à écarter de la manière la plus cruelle possible les éléments dissonants. Enfin le jeu des comédiens et la mise en scène de Jacques Vincey permet une interactivité qui ancre cette problématique dans le réel, interpellant le spectateur sur ses propres responsabilités. Saluons d’ailleurs la performance de Thomas Gonzalez exceptionnel dans le rôle du Prince Philippe ainsi que Jacques Verzier pour le chambellan, mention spéciale également pour l’incroyable décor ! 

Audrey Jean 

« Yvonne, princesse de Bourgogne » 

Texte Witold Gombrowicz
Mise en scène de Jacques Vincey

Crédits photos : Pierre Grosbois

Avec : Hélène Alexandridis, Miglé Berekaité, Clément Bertonneau, Alain Fromager, Thomas Gonzalez, Delphine Meilland, Blaise Pettebone, Nelly Pulicani, Marie Rémond et Jacques Verzier

Jusqu’au 30 Novembre 

Mardi et vendredi à 20H30
Mercredi, jeudi et samedi à 19H30
Dimanche à 16H

Théâtre 71, scène nationale de Malakoff 

3 place du 11 Novembre 

Audrey Jean