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Théâtre : le collectif au service de l'histoire de Gorge Mastromas, géniale adaptation de Maïa Sandoz

Par Audrey Jean, le 3 mai 2017 — Adèle Haenel, denis kelly, Gorge Mastromas, L'argument, Maïa Sandoz, Manufacture des oeillets — 5 minutes de lecture

Comme à son habitude Maïa Sandoz s’entoure d’une pléiade d’acteurs brillants pour s’emparer d’une pièce absolument passionnante signée Dennis Kelly « L’abattage rituel de Gorge Mastromas ». Une plongée sombre et cynique dans l’univers d’un personnage carnassier façonné par le mensonge, et incontestablement l’un des textes les plus puissants à ce jour de Dennis Kelly. À découvrir encore à la Manufacture des Oeillets jusqu’au 5 Mai puis en tournée !

« Gorge fut remodelé dans ces quelques minuscules secondes   Son règlement venait de naître. Son mantra, sa nouvelle manière de vivre. Ses trois règles d’or.
-Un : Quand tu veux quelque chose – tu le prends.
-Deux : La seule chose requise pour prendre ce que tu veux, c’est ta volonté absolue et ta faculté de mentir jusqu’au plus profond du cœur.
-Trois ; L’efficacité du mensonge ne peut être compromise que par ton attachement au résultat de ce mensonge. Par conséquent, ne pense jamais au résultat, assume à chaque instant d’être démasqué, embrasse chaque seconde comme si c’était la dernière. Ne regrette jamais, mais alors, jamais.
-Trois règles simples
-Les trois règles d’or de la vie.
-Et quand Gorge vit cet homme, il le contempa d’un regard nouveau, frais et énergique.
-Un regard nouveau et sublime. »

Gorge Mastromas est un personnage charismatique, riche à millions tout semble lui avoir réussi. Dennis Kelly nous propose pourtant d’en découvrir la noirceur, la construction méthodique, son ascension terrifiante vers le pouvoir absolu avec pour seul fondement un mantra dévastateur pour autrui. Dès l’enfance la décision profonde d’être cette personne, un homme en marche pour accomplir son destin coûte que coûte, menera Gorge Mastromas sur une voie de plus en plus isolée. Une voie où seuls règnent la manipulation et l’égoïsme. Il comprend en effet très jeune qu’il peut tout avoir dans la vie à force de volonté, la seule difficulté étant d’y mettre une conviction infinie, quitte à mentir avec aplomb. Alors le mensonge devient sa science, une science qu’il pousse sans aucun état d’âme à l’extrême, à sa forme la plus cruelle, même auprès des siens, comme le dévoile le texte au fil des pages.

Au terme d’une analyse presque anthropologique, Dennis Kelly assemble froidement les éléments  qui ont constitué l’homme qu’il est devenu, tel un avatar de Norman Bates que l’on découperait dans une salle d’autopsie pour en voir l’intérieur, nous entrainant dans une forme théâtre-polar au suspense haletant. Il entrecoupe pour cela les scènes dialoguées de courts récits remontant à la source de l’histoire, aux origines, utilisant une écriture chorale sorte de parole multiple qui serait le témoin aux divers visages de l’ascension du mal. Et c’est précisément là que la forme de travail plébiscitée par Maïa Sandoz prend tout son sens, en partant des acteurs et plus particulièrement du collectif, du groupe, la metteure en scène dessine les règles d’un nouveau jeu autour de la narration. La parole circule entre les acteurs, anonyme et libre le récit semble vivre sa propre vie. Mais Maïa Sandoz va plus loin, par le biais de la scénographie résolument inspirée du cinema elle renforce l’illusion sur le plateau. L’acteur est narrateur, joue tous les rôles et de toutes les manières possibles, désincarnée ou affectée, sobre ou empruntée, comme par exemple lors de géniales scènes de doublages. La forme, le moyen d’expression sont ainsi renouvelés en permanence comme pour mieux illustrer les contours mouvants de nos repères. Évidemment il fallait des acteurs de haut vol pour se prêter à ce jeu de pistes millimétré, on retrouve avec un plaisir non dissimulé les comédiens découverts sur la trilogie Von Mayenburg, dont bien sûr entre autres la césarisée Adèle Haenel . La distribution est impeccable de bout en bout, et porte haut les couleurs sombres de ce personnage complexe. Pour autant on le sait Gorge n’est pas si extraordinaire, il n’est pas uniquement le produit fantasmé de l’imagination cynique de Dennis Kelly. Il est l’un des nôtres, il est là ce monstre, tapi, en sommeil, fruit d’un capitalisme à outrance, enfant déformé d’une société gangrénée. Maïa Sandoz et son équipe n’oublient pas un seul instant sa noirceur, mais en l’ancrant dans cette forme théâtrale épique et ludique, ils offrent un espace de respiration cathartique et profondément jubilatoire. Du grand théâtre indéniablement !

Audrey Jean

« L’abattage rituel de Gorge Mastromas » de Dennis Kelly
Mise en scène : Maïa SANDOZ

Avec Adèle HAENEL, Aurélie VERILLON, Paul MOULIN, Serge BIAVAN, Gilles NICOLAS, Maxime COGGIO et Christophe DANVIN
Traduction : Gerard WATKINS
Assistante mise en scène : Clémence BARBIER
Création Lumière : Julie BARDIN
Création son : Christophe DANVIN, Jean-François DOMINGUES
Scénographie et costumes : Catherine COSME

Manufacture des Oeillets Jusqu’au 5 Mai
mercredi et vendredi à 20h30
jeudi à 19h30

Audrey Jean