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Théâtre : "Le moche" de Marius Von Mayenburg à La Loge !

Par Laurent Schteiner, le 29 octobre 2015 — la loge, le moche, marius von mayenburg — 5 minutes de lecture

La lauréate de Paris Jeunes Talents 2013 Annika Weber propose à la Loge sa nouvelle création théâtrale : « Le Moche », de Marius Von Mayenburg. Un beau jour, Lette découvre que pour son entourage, il est moche. Horriblement moche. Personne ne lui en avait jamais rien dit, il ne l’avait pas remarqué non plus….

Donc, il n’en avait jusque-là jamais souffert. Mais ce jour-là, il le découvre car on lui refuse d’assurer la présentation de sa nouvelle invention, parce qu’il a une « tête pas possible », nuisible à la vente de l’invention ! On lui préfère son assistant pourtant incompétent, mais qui a un physique avantageux. Dès lors, il s’aperçoit que sa laideur est évidente aux yeux de tous, y compris ceux de sa femme… Il se rend chez un chirurgien esthétique qui le modifie du tout au tout, et qui, par hasard, lui donne un visage aussi beau qu’une «œuvre d’art ». Son physique désormais lui ouvre les portes du succès professionnel… ainsi que celles des chambres de femmes et d’hommes. Face à la demande, il s’offre entièrement… Jusqu’où peut-il aller pour répondre aux besoins et aux demandes des autres ? Peut-il se perdre ou va-t-il résister ?

moche

Tout se confond : l’être et le paraître, les apparences, l’identité… Surtout quand son chirurgien, célèbre grâce à lui, se met à dupliquer son visage sur d’autres patients : Lette, modèle original n’est ensuite plus unique, et se « décote ». L’humain disparaît pour être traité de la même manière qu’un simple produit et devient interchangeable. Lette et ses doubles se confondent pour sa femme et même pour ses relations adultères, ce qui devient très troublant, on ne sait plus qui est qui… Et d’ailleurs à force, les personnages eux-mêmes semblent ne plus savoir qui ils sont… A l’instar du spectateur de plus en plus dérouté par les allers-retours des comédiens d’un personnage à un autre ! L’ingéniosité de la mise en scène est de répartir neuf rôles aux quatre comédiens, et en voir certains en jouer plusieurs et en changer en une fraction de seconde appuie d’autant plus la confusion ! C’est comme si les personnages perdaient leur intériorité et devenaient ce qu’ils sont dans les yeux des autres, tels que les autres les « étiquettent ». La question de l’esthétique est reléguée finalement au second plan, tandis que la perte de repères et de relations riches font que l’individu tend à disparaître deviennent le cœur de la pièce. Le mouvement s’accélère, l’étau se resserre autour de Lette qui comprend petit à petit ses erreurs, mais on ne peut hélas pas toujours revenir en arrière ni « rattraper le coup ».

La mise en scène d’Annika Weber est sobre, intelligente, précise et même chorégraphiée par moments. Les comédiens sont très justement dirigés, efficacement, même si à un moment ils semblent un peu s’essouffler – pour mieux reprendre ensuite. La rapidité du texte, des changements font qu’on ne s’attarde pas sur les ressentis des personnages, on les perçoit simplement, ce qui donne à la pièce un caractère très acéré, très « chirurgical », relevé par les éclairages froids, blancs de certaines scènes. C’est d’ailleurs en cela que la pièce est d’une puissance extraordinaire : la froideur des propos paraît parfois si cruelle et choquante que le rire surgit, tout en soulevant en toile de fond des questions de société profondes et déstabilisantes.

Les éclairages, très minimalistes, très découpés, permettent de « ciseler » les visages et les formes avec une certaine étrangeté, dont on ne perçoit parfois que certaines surfaces, en contraste avec les moments où Lette est justement sous les feux des projecteurs, lorsqu’il est dans une sorte de sarcophage éclairé par des néons fluorescents lui donnant un aspect futuriste, lointain, inquiétant -ce qu’il est à ce moment-là puisqu’il perd son identité et ses désirs propres, en bref : son humanité…
Ainsi « Le Moche » soulève des questions préoccupantes, troublantes, livré ici en un spectacle qui a un superbe potentiel et donne beaucoup de plaisir !

Anna YORKA

 
Le Moche de Marius Von Mayenburg
Traduction : René Zahnd / Hélène Mauler
Mise en scène : Annika Weber
Avec : Frédéric Baron, Julien Crépin, Jean-Christophe Frèche, Leilani Lemmet.
Assistant à la mise en scène et crédit photo : Hugo Layan
Dramaturgie : Line Wies
Scénographie : Camille Allain Dulondel
Création lumière : Marinette Buchy
Création son : Gaëlle Hispard
Costumes : Lou Delville
Cie Un jour aux rives
Théâtre la loge
77 rue de Charonne
75011 PARIS
Réservations : 01 40 09 70 40
Tarifs : 10 à 16€
Jusqu’au 30 octobre 2015 à 21h

Laurent Schteiner