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"Vu du pont"au Théâtre de l'Odéon : un spectacle brillant !

Par Laurent Schteiner, le 20 octobre 2015 — 4 minutes de lecture

Vu du pont, un des chefs d’œuvre d’Arthur Miller, est à l’affiche du Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier. Cette pièce, écrite par Arthur Miller en 1955 en vers, fut portée ensuite à l’écran par Sydney Lumet. Ivo Van Hove reprend brillamment cette pièce dont le thème de l’immigration s’avère être un thème très actuel. Cette création brillante emmenée par des comédiens investis constitue l’événement théâtral de cet automne. Un spectacle à ne rater sous aucun prétexte !

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Cette pièce dont l’intrigue se déroule à New York, dans la zone portuaire de Brooklyn, dans les années 50, soulève un voile douloureux sur ces immigrés siciliens clandestins venus chercher fortune en Amérique. Accueillis généralement par une famille plus ou moins éloignée, ils débarquent dans cet inconnu l’espoir de survie en bandoulière. Certains se sont ainsi exilés pour nourrir leur famille restée au pays, d’autres y recherchent un changement de vie. Arthur Miller nous conte l’histoire de Marco et de Rodolpho fraichement débarqués clandestinement d’un cargo en provenance de Sicile. Marco y a laissé sa femme et des enfants quelque peu souffreteux. Son frère Rodolpho, plus jeune, quitte son pays natal pour l’Amérique. La famille qui les accueille est celle d’Eddie Carbone, un docker d’origine italienne, de sa femme Béatrice et de Catherine, leur nièce. Catherine vit depuis le décès de sa mère avec son oncle et sa tante. Jeune adulte, elle entrevoit le monde avec fougue et enthousiasme mais elle demeure freinée dans ses élans par les réticences d’Eddie à la laisser s’épanouir. Derrière cette protection paternelle quelque peu pesante, Catherine se culpabilise à l’idée de s’affranchir des contraintes que lui imposent Eddie. Contre toute attente, le caractère morbide de son oncle à son égard sera percé à jour à l’arrivée de ces travailleurs clandestins.

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Arthur Miller ne cesse de jouer avec les lignes jusqu’à les estomper et démontrer la faiblesse de la nature humaine dans ce qu’elle comporte de plus noire. Ivo Van Hove a su mettre en relief avec acuité la noirceur de l’être humain. La dramaturgie est exploitée à son plus haut niveau transcendant le propos de la pièce.

En disposant le public autour d’une boite noire qui découvre une scène vide représentant la maison d’Eddie et de sa famille, Ivo Van Hove transforme les spectateurs en parfaits voyeurs. Cette proximité projette littéralement le public dans un film.

Un sentiment renforcé par un narrateur, un vieil avocat, Alfieri, qui assure les transitions en plaçant les spectateurs là ou Ivo Van Hove veut les y amener. Une musique en fond, lancinante et continue, rappelle la tension qui pèse sur l’histoire.

Charles Berling, qui incarne Eddie, est proprement étourdissant tant son interprétation s’avère parfaite. Il représente ce docker, un homme simple dont la vie va basculer brusquement. Caroline Proust interprète Béatrice, un personnage complexe aux facettes multiples qui tente de faire entendre raison à son mari. Elle nous fait vibrer en nous proposant cette femme perdue qui surnage dans cet océan de doute et d’incompréhension. Pauline Cheviller joue à merveille Catherine, cette jeune femme qui ne rêve que de s’épanouir, prisonnière de son amour filial pour Eddie et son amour pour Rodolpho. Saluons la performance de ce trio magique ainsi que celle des autres comédiens, tous excellents, qui nous embarquent dans cette tragédie annoncée dès le départ. En ajoutant une certaine théâtralité à cette œuvre, Ivo Van Hove renoue avec talent avec la genèse de cette pièce.
Cette pièce constitue, assurément, le coup de cœur de cet automne !

 Laurent Schteiner

Vu du pont d’Arthur MILLER
Traduction de Daniel LOAYZA
Mise en scène d’Ivo VAN HOVE

Avec Charles BERLING, Caroline PROUST, Pierre BERRIAU, Frederic BORIE, Pauline CHEVILLER, Alain FROMAGER, Laurent PAPOT

  • Décor et lumière : Jan VERSWEYVELD
  • Costumes : An D’HUIS
  • Son : Tom GIBBONS

photo de répétition @ Thierry Depagne

Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier
1 rue André Suarès
75017 Paris
Location : 01 44 85 40 40
www.theatre-odeon.com

du 10 octobre au 21 novembre 2015

Laurent Schteiner